Enjeu

« C’est peut-être à cela qu’a servi la peinture. Non pas tellement à figer ou à représenter […] un monde soustrait au vent et aux intempéries – mais, plutôt, un monde qui est caractérisé par un prolongement indéfini du visible lui- même : son ouverture infinie »

SCHEFER, Jean-Louis La lumière et la Proie

En Occident la lumière a été une métaphore de la connaissance et de la vérité, en laissant - dans la fiction de la philosophie - le lieu du dérivé et de l'apparence pour l'ombre et pour l'image. Un récit que la pratique de la peinture n'a pas cessé de mettre en question en s'érigeant elle-même au bord entre la lumière et l'ombre, entre le clair et l'obscur, entre la chose et sa représentation .

Le pari est donc de pratiquer l’art autrement. Une manière selon laquelle l’efficacité de l’art ne consiste pas dans l’acte pédagogique d’enseigner quelque chose d’inconnu, de communiquer un message secret, de servir de modèle moral ni même de montrer quelque chose de non-vu. Encore moins est-il question de répéter le geste avant-gardiste de la dénonciation de la fausseté de la représentation et sa tentative de suppression de la différence entre l’art et la vie, qu’il soit par la voie de faire sortir l’art dans la rue depuis ses endroits institutionnels : musées, théâtres ou galeries ou, au contraire, d’emporter la vie quotidienne au sein même de ces endroits. Il ne s'agit pas ni d'un retour nostalgique à un passé idéalisé, ni non plus de réduire l'art moderne à un répertoire de clichés usés, mais de la recherche de stratégies qui nous permettent de continuer à lire ce que le monde de l'art moderne nous a légué ; en sachant que, comme disait René Char "notre héritage n'est précédé d'aucun testament", et nous habitons entre les fragments de ce monde-là.

Il s’agit de pratiquer une peinture qui ait lieu dans le passage de ce qui vient à la présence sans qu’il ne finisse jamais d’arriver. Une peinture qui, en tant qu’empreinte, retienne le geste de son trait et diffère le sens de ce qu’elle trace. Qu’elle relise et réécrive la tradition de la peinture moderne, en se l’appropriant et en assumant qu’hériter d’une tradition n’est pas la même chose que la commémorer, sinon tout le contraire, où l’acte d’hériter devient plutôt une décision et l’élection d’une stratégie que la réception passive d’un héritage .

A.Y.

Le pari est donc de pratiquer l’art autrement

S/T, assemblage, 180 x 130 cm, 2010